« Les réseaux sociaux nous poussent vers des modes de pensée en noir et blanc. » La phrase est de Yomi Adegoke, écrivain et journaliste britannique, et résume l’un des grands conflits culturels de notre époque : la difficulté de maintenir les nuances dans un espace numérique qui récompense la rapidité, l’indignation et les positions brutales.
La citation vient d’une interview accordée à Vogue, dans laquelle Adegoke a expliqué qu’il s’est toujours considéré comme une personne de « zones grises » et que son roman La liste est, à bien des égards, un roman sur les médias sociaux. Elle y explore la pression que ressentent de nombreuses personnes, en particulier les femmes, pour paraître toujours cohérentes, impeccables et alignées avec ce que l’on attend d’elles sur Internet.
Un roman sur la réputation, le désir de justice et la peur du jugement public
Yomi Adegoke publié La liste en 2023, un roman centré sur un couple anglo-nigérian apparemment modèle : Ola, journaliste, et Michael, créateur de contenu. Tout change lorsqu’une liste anonyme diffusée en ligne accuse plusieurs hommes d’abus sexuels et que le nom de Michael apparaît parmi eux.
Cette prémisse place le lecteur face à un dilemme inconfortable : que se passe-t-il lorsqu’une accusation devient virale avant qu’une enquête claire ne soit menée, comment protéger les victimes sans transformer Internet en un tribunal instantané, et qu’arrive-t-il à la vie privée lorsque la réputation publique est détruite en quelques heures.
La force du roman est justement qu’Adegoke ne réduit pas le conflit aux bons et aux méchants. Il s’intéresse aux nuances : le doute, la peur, la contradiction, la pression de groupe et la difficulté d’avoir une opinion complexe quand chacun exige une réponse immédiate.
Le problème du noir et blanc
La phrase d’Adegoke fonctionne parce qu’elle souligne une dynamique reconnaissable. Les réseaux sociaux privilégient les messages courts, emphatiques et chargés d’émotion. Dans cet écosystème, le doute peut apparaître comme une lâcheté, la nuance peut être interprétée comme une complicité et changer d’avis peut être vu comme une trahison.
C’est pourquoi son avertissement est si pertinent. La pensée en noir et blanc simplifie la réalité jusqu’à la rendre plus gérable, mais aussi plus injuste. Il transforme les débats difficiles en côtés, transforme les erreurs en identités permanentes et réduit les gens à une capture d’écran, un vieux tweet ou une phrase sortie de son contexte.
Adegoke l’exprime à partir d’une sensibilité particulièrement contemporaine : nous laissons tous une trace numérique. Chaque message, chaque réaction et chaque silence peuvent ensuite être réinterprétés comme des preuves. La vie en ligne ne s’oublie pas facilement, ce qui crée une pression constante pour paraître cohérent, correct et moralement impeccable.
Qui est Yomi Adegoke
Yomi Adegoke est une écrivaine, journaliste et auteure britannique, collaboratrice de médias tels que Vogue, The Guardian et The Independent, qui a travaillé sur la race, le féminisme, la culture populaire, les classes sociales et la politique. Elle est co-auteur de Tuez dans votre voie : la Bible de la fille noireun ouvrage de référence sur l’expérience des femmes noires britanniques, et avec La liste Il a fait le saut vers le roman seul.
Yomi Adegoke, auteur du roman « La Liste ». /FERRAN NADEU
Son écriture évolue dans un domaine particulièrement délicat : l’intersection entre l’activisme, la culture médiatique, l’identité et le pouvoir. Il n’écrit pas contre les réseaux sociaux de l’extérieur, mais de l’intérieur d’une génération qui les utilise, les comprend et connaît aussi leurs effets les plus corrosifs.
La validité des zones grises
L’idée selon laquelle les réseaux nous poussent à penser en noir et blanc n’est pas seulement utile pour parler de littérature. Cela aide à comprendre la politique, le féminisme, la culture pop, le journalisme, les controverses virales et même les relations personnelles.
Chaque jour, Internet transforme des conflits complexes en décisions binaires : soutenir ou condamner, croire ou nier, annuler ou défendre, appartenir au bon groupe ou rester suspect. Cette logique produit des titres rapides, mais elle ne produit pas toujours de la compréhension.
L’avertissement d’Adegoke ne nie pas la nécessité de signaler les abus, les injustices ou les violences. Au contraire : son travail repose sur l’importance de ces conversations. Ce qui interroge, c’est la facilité avec laquelle les réseaux peuvent transformer une recherche légitime de justice en une dynamique de punition, de spectacle et de pression collective.
La phrase complète d’Adegoke ajoute une nuance essentielle : les réseaux poussent vers le noir et blanc, mais elle se considère comme une personne des zones grises. Là est la clé de son look. Il ne s’agit pas de nier l’existence de faits graves ou de responsabilités réelles, mais plutôt de rappeler que la vie morale s’inscrit rarement dans un fil viral.
À une époque de réputations fragiles, d’éternelles prises et de procès instantanés, la défense des nuances peut sembler peu rentable. Mais c’est peut-être pour cela que c’est si nécessaire. Yomi Adegoke le dit à partir de la littérature : si les réseaux nous obligent à réagir trop vite, le roman peut faire exactement le contraire, nous obliger à regarder lentement.