De nos jours, les réseaux sociaux sont devenus la principale – et désespérée – ressource pour les familles marocaines qui tentent d’entrer en contact avec des enfants et des frères et sœurs dont elles n’ont plus eu de nouvelles depuis qu’elles ont tenté de traverser la frontière avec Ceuta la semaine dernière. En effet, les ONG travaillant au Maroc rapportent que les familles n’ont pas d’autre choix, en l’absence d’interlocuteur officiel, pour savoir ce qui est arrivé à leurs proches. De plus en plus de personnes se rendent dans les villes les plus proches de Ceuta ou jusqu’à la frontière pour tenter de retrouver les enfants.
Des plateformes comme X, Instagram ou TikTok véhiculent le désespoir des familles. Les pages qui partagent normalement un contenu varié sont devenues de nos jours un tableau d’affichage pour ces familles. C’est le cas de la page « Mécanique_Tetouan », normalement dédiée aux informations sur les motos, les voitures et la mécanique, et qui depuis jeudi dernier propose à la fois des « posts » et des « stories » sur Instagram diffusant ces affaires.
« Nous vous demandons de partager ce message. Mon frère a disparu et nous n’avons plus de nouvelles de lui depuis son départ », peut-on lire dans l’un de ces messages. Idris a 13 ans et a quitté mercredi dernier la ville de Tetuán – à un peu plus de 40 kilomètres au sud de Ceuta. Depuis, sa famille est sans nouvelles de lui. Dans le même récit, on rapporte également les cas d’Aziz, Ibrahim et, au moins, de deux autres mineurs – dont la famille partage l’image mais pas le nom – qui ont quitté leur domicile ces derniers jours pour tenter de rejoindre Ceuta.
Les entités socio-éducatives marocaines ont connaissance d’au moins deux enfants de 8 ans qui ont marché seuls vers Ceuta
De nombreuses familles ne peuvent qu’espérer que la traversée du brise-lames de Tarajal n’a pas coûté la vie aux enfants. La peur est très palpable : selon le dernier décompte du gouvernement de Ceutí, 88 personnes sont déjà mortes pendant le voyage, dont la plupart se sont noyées en nageant autour de la digue.
Sur la page ‘Tétouan Tube’, qui regroupe quelque 467 000 abonnés, certains de ces décès ont été signalés ces derniers jours. Par exemple, la page parle de cinq jeunes, certains nés en 2006 et 2009, et demande que leurs noms soient distribués afin que les familles puissent apprendre la nouvelle.
Des hommes et des femmes se rendent à la frontière pour trouver des informations sur leurs enfants
Sur cette même page, des images d’au moins 48 personnes ayant également entrepris le voyage depuis le Maroc et dont la famille n’a pas encore reçu de nouvelles ont déjà été diffusées. « Aidez-nous pour que leurs familles restent calmes (…). Peut-être que quelqu’un pourra les reconnaître, soit à Ceuta, soit à Fnideq (Castillejos) », lit-on dans le message qui accompagne les photographies des visages des disparus.
Jeté à la frontière
Yaaser Saadoune, coordinateur des échanges culturels que l’association Eccit organise entre la Catalogne et le Maroc, explique que la réalité sur le terrain est de plus en plus compliquée. Lorsque les appels à travers les réseaux ne fonctionnent pas, affirme-t-il, nombreux sont les pères et les mères qui décident de prendre le chemin des villes limitrophes de Ceuta, où se trouvent désormais une grande partie des 57 000 personnes qui sont retournées sur le sol marocain après n’avoir pas trouvé de ressources dans la ville espagnole et n’ont pas les moyens de retourner dans leur lieu d’origine. « A la frontière, ils essaient de parler à la police, en la suppliant de leur dire si leurs enfants sont en prison, mais ils ne les trouvent pas », déplore-t-il.
« Une partie de Tétouan est restée sans pain parce que le boulanger est allé à la frontière chercher son fils »
À Tétouan et à Tanger, les villes les plus proches de Ceuta, les effets de cette recherche désespérée sont de plus en plus perceptibles. En plus des funérailles des victimes qui se confirment, de nombreuses entreprises ferment leurs portes parce que leurs propriétaires marchent vers la frontière. « Une partie de Tétouan est restée sans pain parce que le boulanger est allé à la frontière pour chercher son fils », explique Saadoune lors d’une conversation avec EL PERIÓDICO.
Le militant dénonce que la racine du problème réside dans le manque d’interlocuteur clair avec les familles. « Ils nous appellent chez Eccit pour demander de l’aide, mais nous ne savons pas vers qui nous tourner », donne-t-il en exemple. Saadoune exige que Madrid et Rabat « laissent leurs calculs politiques » et se concentrent sur « la recherche d’un interlocuteur pour ces dossiers ». « Ils doivent écouter les familles », dit-il.
très petits enfants
Saadoune explique également que les entités qui collaborent avec Eccit au Maroc connaissent au moins deux enfants de 8 ans qui ont commencé à marcher seuls vers Ceuta, et dont on n’a pas non plus de nouvelles. Comme il l’explique, l’appel sur les réseaux sociaux annonçant qu’il était possible de se rendre à Ceuta sans contrôles était tel que même les adolescents qui passaient la journée sur les plages voisines ont couru pour tenter d’y accéder. Deux frères, enfants d’un collaborateur de l’entité, sont également toujours portés disparus près d’une semaine plus tard.
L’appel sur les réseaux sociaux annonçant qu’il était possible de voyager à Ceuta sans contrôle a poussé même les adolescents qui passaient la journée sur les plages voisines à courir pour tenter d’accéder à l’Espagne.
Selon les derniers chiffres fournis par le gouvernement de Ceuta, 862 mineurs de moins de 18 ans sont déjà sous protection. Ils sont bien plus nombreux – 2 872 % – que les 29 enfants et adolescents non accompagnés que, sur le papier, la ville autonome peut accueillir. Ce sont des enfants qui, dans moins de 15 jours, doivent être réinstallés dans le reste des communautés autonomes.