Gaël passe des heures enfermé dans sa chambre à jouer à des jeux en ligne avec d’autres inconnus. Il n’a pas d’amis et ne parle pas beaucoup avec le reste des membres de sa maison. Il intervient à peine dans les réunions de famille ; Il s’assoit à un bout de la table et dès qu’il a fini de manger il se rend rapidement dans sa chambre. Sa famille démissionne.
Après des années d’addiction aux écrans, ce Bordelais de 33 ans n’a quasiment plus d’amis dans la vraie vie. Votre cas n’est pas isolé. Selon les dernières études, environ 10 % des jeunes Français ont une véritable addiction aux écrans, notamment aux réseaux sociaux, auxquels ils consacrent en moyenne plus de trois heures et 30 minutes par jour.
« Une immersion prématurée dans les écrans nous éloignera de certains apprentissages essentiels. Si les compétences de base de l’enfance et de l’adolescence n’ont pas été suffisamment activées, alors il sera trop tard pour apprendre à penser, réfléchir, se concentrer, faire des efforts, maîtriser la langue au-delà des notions élémentaires, prioriser les vastes flux d’informations produits par le monde numérique ou interagir avec les autres », explique Michel Desmurget, auteur de l’essai. ‘L’usine à crétins du numérique’, qui insiste également sur le fait qu’il existe une corrélation négative entre le bien-être socio-émotionnel des mineurs et le temps qu’ils passent devant les écrans.
Face à ce problème grandissant, le Sénat français vient d’approuver un projet de loi visant à interdire certains réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Par ailleurs, le président Emmanuel Macron a réuni jeudi une douzaine de dirigeants européens, dont Pedro Sánchez, pour débattre d’une loi européenne commune limitant l’accès des mineurs à certaines plateformes. L’objectif est de valoriser cette initiative française avant la rentrée prochaine, après l’été.
La France, en guerre contre les réseaux sociaux
La loi approuvée par la Chambre haute française propose de classer les plateformes numériques en deux catégories ; ceux qui nuisent au « développement physique, mental ou moral » des mineurs, qui seront totalement interdits dans le pays, et ceux considérés comme moins nocifs, qui seront accessibles avec autorisation parentale.
L’initiative suscite cependant des doutes. Certains responsables politiques jugent la mesure insuffisante et anticonstitutionnelle, comme la ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique, Anne Le Hénanff, qui a prévenu que le texte était contraire au droit européen, en portant atteinte à la liberté d’information, de communication ou au droit à la vie privée. En outre, il a rappelé qu’aucun pays ne peut bloquer ou restreindre unilatéralement les services numériques si cela affecte le marché unique européen, ce qui rend difficile l’application pratique de la règle.
C’est pour cette raison que Macron a cherché, lors de la réunion de jeudi avec le reste des dirigeants, un consensus pour travailler sur une éventuelle loi européenne commune, face à une tendance internationale qui lie la consommation d’écrans à des problèmes de santé mentale, d’éducation et de violence chez les jeunes, en particulier ceux issus de milieux défavorisés.
Une addiction qui touche les plus défavorisés
La relation entre l’abus de consommation d’écrans et les jeunes nés dans des familles défavorisées est bien documentée. Selon une étude réalisée par Zhang Meilanet publié en 2015 dans le magazine Ordinateurs et éducationl’addiction aux écrans et ses effets négatifs touchent directement les jeunes nés dans des milieux vulnérables, démantelant la théorie d’une population uniformément hyperconnectée.
« La consommation des individus issus de familles défavorisées a une moyenne nettement supérieure (plus de deux heures et demie) à celle de leurs pairs issus de milieux privilégiés », précise la thèse. A l’inverse, les adolescents issus de milieux privilégiés combinent usages numériques avec activités extrascolaires, voyages ou pratiques culturelles hors du foyer.
Meilan n’est pas le seul à arriver à cette conclusion, le ministère français de la Santé confirme avec des études récentes que 73 % des enfants entre 9 et 11 ans issus de milieux vulnérables passent plus de deux heures accrochés aux écrans, contre 39 % de ceux qui vivent dans des milieux plus favorisés, étant encore plus exposés à la violence, au cyberharcèlement et même au recrutement via les réseaux sociaux par les mafias.
Le gouvernement français travaille donc sur des mesures complémentaires comme la réduction des vacances scolaires ou l’augmentation des activités de plein air pour éloigner les mineurs de ces risques.
La « rupture numérique » atteint les écoles françaises
Des maisons aux écoles. Alors que dans certains pays, le système éducatif intègre des écrans dans les salles de classe, certaines écoles françaises s’éloignent de cette tendance, laissant place à un nouveau mouvement appelé « rupture numérique » ou « pause numérique ».
Des dizaines de centres ont commencé à refuser d’intégrer des écrans dans les salles de classe, à l’exclusion également des téléphones portables, compte tenu des résultats de plusieurs études qui montrent que « plus les enfants et les adolescents passent de temps sur le petit écran, plus leurs résultats scolaires se dégradent ». Cette tendance est également renforcée par le fait que les mineurs finissent par abuser des appareils, se laisser distraire pendant les heures de classe ou provoquer des situations de harcèlement entre camarades de classe.
Les experts insistent sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un rejet total de la technologie, mais plutôt d’une nouvelle approche qui contribue à améliorer son utilisation, en renforçant les avantages que ces plateformes offrent également aux plus jeunes.