839 milliards de dollars, soit la plus grosse fortune de la planète, selon ‘Forbes’. Un chiffre qui avoisine le PIB de pays comme la Belgique ou la Suède, et qui n’atteint qu’une vingtaine d’entre eux sur l’ensemble de la planète. Cette immense fortune appartient à un seul homme : rude, décalé et père de quatorze enfants issus de plusieurs mères. Propriétaire d’un réseau social, géant de l’industrie spatiale et le plus grand empire de la voiture électrique. Il s’appelle Elon Musk et il dirige – grâce à sa fortune – une petite élite d’ultra-riches – Larry Page et Sergey Brin (Google) ; Jeff Bezos (Amazone) ; Mark Zuckerberg, (Méta) ; Larry Ellison (Oracle)—. Ils disposent tous d’un patrimoine compris entre 170 000 et 260 000 millions et partagent le même profil : ils doivent leur fortune à la technologie et rêvent d’organiser le monde.
Tocqueville a prophétisé, il y a de nombreuses années, que la démocratie aux États-Unis dissoudrait les hiérarchies héréditaires, mais qu’avec le temps elle recréerait une aristocratie industrielle. Aujourd’hui, la prophétie s’est réalisée, mais l’aristocratie qui a émergé est technologique.
Les noms propres de cette nouvelle aristocratie ne sont que la pointe de l’iceberg. Sous l’élite des ultra-riches mondiaux s’étend une autre élite, celle formée par les 1 % les plus riches de chaque pays, qui accumule de plus en plus d’actifs. En Espagne, 23,9 % de la richesse est déjà entre les mains de ces 1 % ; en Allemagne, 27 % ; aux États-Unis, 31,6 % ; au Mexique, 40 % ; en Russie, 48,6 % ; et au Brésil, 63 %. Il y a environ 3 428 milliardaires sur la planète et ils accumulent déjà plus de 20 000 milliards de dollars. Et sa fortune ne cesse de croître. En cinq ans environ, il a augmenté de 53 %.
Le changement qui s’opère est qualitatif. Lorsqu’une partie aussi restreinte de la population s’approprie une part aussi importante des biens, ce qui est vraiment grave n’est plus l’injustice des inégalités mais le risque démocratique posé par la concentration d’autant de pouvoir entre si peu de mains.
Un récent rapport d’Oxfam décrit le mécanisme utilisé par les ultra-riches pour accéder au pouvoir. Je le résumerais en trois tours. La première, aux marchés : jusqu’à ce qu’on les monopolise. Le deuxième, celui du financement des partis, est l’État : jusqu’à sa capture, inspirant des lois adaptées aux puissants. Et enfin, à la sphère publique : jusqu’à ce que l’hégémonie idéologique soit atteinte. Dans cette dernière attaque, les ultra-riches utilisent tous les moyens pour imposer un discours qui présente les inégalités comme quelque chose d’inhérent à la nature et l’État comme le pire des maux.
La sphère publique démocratique sera chaque jour davantage assiégée. Certains milliardaires contrôlent indirectement une grande partie des médias traditionnels et gouvernent en outre les plateformes à travers lesquelles nous communiquons.
La démocratie peut-elle survivre face à ces multiples assauts ?
Personne ne le sait avec certitude. Mais une chose est sûre, la sphère publique démocratique sera chaque jour davantage assiégée. Certains ultra-riches se sont lancés à sa conquête. Ils contrôlent indirectement une bonne partie des médias traditionnels – Google et Meta fournissent une grande partie des moyens par lesquels ils obtiennent une audience et de la publicité – et, en outre, ils gouvernent directement les plateformes à travers lesquelles nous communiquons : Zuckerberg possède Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger ; et Page et Brin contrôlent les actions d’Alphabet, propriétaire de YouTube.
Le dernier rebondissement sera l’IA. Altman (OpenAI : ChatGPT) et Amodei (Anthropic : Claude) sont de nouveaux acteurs sur cette scène technologique, mais ils commencent déjà à concentrer une part très importante du trafic mondial des chatbots. Les noms changeront peut-être, mais la concentration du pouvoir suivra la même logique que jusqu’à présent.
Que restera-t-il, bientôt, de la souveraineté populaire et des élections ?
Certaines élections des mois à venir nous aideront à réagir : les élections présidentielles brésiliennes en octobre, les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre ; et les Français, en avril 2027. Le résultat de ces appels peut être très révélateur.
Dans chacun des bulletins déposés dans ces urnes se cache également une question : quelle marge reste-t-il à la politique démocratique face au pouvoir de l’argent ? Nous verrons donc si la démocratie est toujours debout ou si elle a commencé à se vider.