« La migration n’a pas d’importance car ceux qui risquent leur vie en mer sont des enfants de familles pauvres. » Ebrima Drammeh prononce cette phrase avec le courage de quelqu’un qui en a trop vu et qui ressent la migration comme une blessure ouverte. Des mères qui attendent un appel qui n’arrive jamais, des jeunes qui disparaissent dans l’océan et des familles qui vendent le peu qu’ils ont pour payer un voyage qui se termine souvent dans le silence. Ebrima ne parle pas dans le confort de son bureau ou dans la froideur des statistiques. Il parle de mémoire, de la peur, de la solitude et de l’incertitude de quelqu’un qui sait ce que signifie quitter la maison. Il a quitté la Gambie, poussé comme tant d’autres par l’espoir et le besoin. Il imaginait l’Europe comme un endroit où il pourrait trouver du travail, de la stabilité et un moyen de subvenir aux besoins de ses proches. Dans sa décision, il y avait de l’espoir, mais aussi de l’ignorance. C’est cette distance entre le rêve et la réalité que l’on tente aujourd’hui d’expliquer à ceux qui envisagent de monter à bord d’un canoë.
Ebrima est à la tête de l’ONG Migrants Situation Gambia, qui travaille sur le terrain pour sensibiliser les jeunes Gambiens aux dangers de la migration irrégulière. Chaque jour, il visite les communautés, les écoles, les plages et les marchés pour partager des témoignages et alerter sur les risques de migration irrégulière ; mais son message passe également par les réseaux sociaux, où il est devenu une voix connue en Gambie. Ebrima est, en pratique, un influenceur en matière de sensibilisation à l’immigration, avec plus de 500 000 adeptes, dans un pays de 2,8 millions d’habitants. Utilisez votre visibilité pour démanteler les fausses promesses, alerter des dangers de la route de l’Atlantique et accompagner les familles à la recherche de leurs disparus.
L’un des endroits qu’il fréquente est la plage de Tanji, une bande de sable marquée par le va-et-vient des pêcheurs, devenue l’un des principaux points de départ des cayucos vers les îles Canaries. En marchant parmi les bateaux et les filets, il passe des heures sous le soleil, discutant avec ceux qui pensent partir et avec les familles qui craignent de les perdre. Il les écoute, les interroge, leur raconte ce qui n’apparaît pas toujours dans les success stories. Il se rend aussi habituellement au marché de Serekunda, le plus animé du pays, où la vie se déroule entre les étals, les cris, les motos, la poussière et la chaleur. Là-bas, les rumeurs se répandent rapidement : qui veut partir, qui récolte des fonds, qui a déjà parlé à un intermédiaire, qui a disparu du quartier sans dire au revoir. Ebrima, au milieu de ce chaos, s’arrête, demande et parle, pour tenter d’arriver avant les mafias.
Ebrima est revenu en Gambie pour raconter la part du rêve européen qui n’apparaît pas sur les réseaux
Il opte pour la route de la Méditerranée. Il s’est d’abord rendu en Libye, à 3 700 kilomètres de chez lui, pour faire le grand saut à Malte puis en Italie, où il a vécu 12 ans. Il a vécu avec « des difficultés, de l’incertitude et de la souffrance », quelque chose qu’il n’avait jamais imaginé avant de quitter la maison. Il s’est vite rendu compte que la migration n’était pas une ligne droite vers la prospérité. Il a dû faire face à la précarité de son emploi, à des conditions de vie difficiles, à la pression de l’éloignement de sa famille et à une solitude pas toujours signalée. Migrer, souligne-t-il, c’est survivre dans un pays étranger, apprendre ses règles, vivre avec nostalgie et l’obligation de prouver que tout en valait la peine. « Au fil du temps, j’ai compris que la réalité de la migration était très différente du rêve européen », explique-t-il.
Après douze ans en Europe, il décide de retourner en Gambie. Pour lui, il ne s’agissait pas d’une reddition, mais d’une réconciliation. Il avait besoin de reconstruire sa vie à la maison. Il est revenu proche de sa famille, de sa culture, de ses rues, de sa langue. Et il est revenu avec la conviction que si son histoire pouvait servir à empêcher d’autres jeunes d’entreprendre le même chemin sans en connaître les risques, alors il devait la raconter. « Revenir n’a pas été une décision facile », admet-il.
En Gambie, la migration irrégulière traverse des quartiers, des villages et des familles entières. On en parle dans les foyers, sur les marchés, dans les ports, dans les groupes guasap. Presque tout le monde connaît quelqu’un qui est parti, quelqu’un qui est arrivé, quelqu’un qui a été déporté, quelqu’un qui a disparu. La route vers les îles Canaries est devenue pour de nombreux jeunes une option extrême mais parfois la seule face au chômage, à la pauvreté et au manque d’opportunités.
Les décès ne sont pas comptés
Chaque jour, Ebrima entend des histoires de jeunes qui ont terminé leurs études et ne trouvent pas de travail ; des travailleurs aux salaires insuffisants ; de familles en attente d’aide et de communautés où le succès se mesure de plus en plus à la capacité d’atteindre l’Europe et d’envoyer de l’argent. « De nombreux jeunes se sentent frustrés car, même après avoir terminé leurs études ou appris un métier, ils ne parviennent toujours pas à trouver un emploi stable ni à pouvoir aider leur famille », explique-t-il.
À la pression économique s’ajoute la pression sociale. L’Europe apparaît sur les réseaux sociaux comme une « vitrine des triomphes ». Voitures, vêtements neufs, maisons, fêtes… Mais ils montrent rarement les refuges, l’attente administrative, l’exploitation par le travail, la peur de l’expulsion, de l’endettement, de la discrimination ou de la mort. « Les réussites sont largement partagées », prévient Ebrima, « mais les difficultés, les déportations, les disparitions et les décès sont rarement rendus visibles ». La conséquence de ce déséquilibre est « une image incomplète, qui génère une illusion dangereuse ».
L’une des idées fausses les plus répandues, explique Ebrima, est de croire que le voyage sur la route des Canaries est « court et gérable ». De nombreux jeunes sous-estiment les distances, le temps passé en mer et la vitesse à laquelle l’océan change. Ils pensent qu’ils arriveront en Espagne dans quelques jours, que le bateau va durer, que les organisateurs savent ce qu’ils font. Mais ils sont confrontés à des bateaux en bois surchargés, au manque de carburant, à des journées sans eau ni nourriture, à des tempêtes et à des disparitions qui laissent une trace de douleur sur terre.
disparaître à l’horizon
Lorsqu’une famille perd le contact avec un enfant, un frère ou un mari, une attente insupportable commence. Les premiers jours sont décisifs, mais aussi les plus déroutants. Personne ne sait avec certitude quel bateau il a pris, d’où il est parti, avec qui il était, s’il a été intercepté, s’il est arrivé, s’il a fait naufrage, s’il est détenu, s’il est encore en vie. Dans ce scénario d’incertitude, Migrants Situation Gambia tente d’ordonner le chaos. Le travail d’Ebrima commence par la recherche de données : nom complet, âge, dernier lieu connu, point de départ, date du voyage, contacts éventuels. Il active ensuite les réseaux communautaires, les contacts dans les zones de pêche, les personnes le long du parcours, les alertes sur les réseaux sociaux et la communication avec les autorités ou les filières de secours lorsqu’il y a des signes d’arrivée, d’interception ou de drame. Il sait qu’il n’y a pas toujours de réponses.
« Les familles vivent des mois, voire des années, dans l’incertitude de ne pas savoir si leurs proches sont vivants, détenus ou portés disparus en mer », explique-t-il. Selon lui, cette attente génère de l’anxiété, de la dépression et des traumatismes dans de nombreuses communautés. Dans certains endroits, la perte répétée de jeunes d’une même famille ou d’un même village devient un deuil collectif difficile à gérer.
Les jeunes croient que la route des Canaries est courte, mais il y a des tempêtes, de la faim, de la soif et des disparitions.
Mais il y a aussi la douleur de ceux qui reviennent. Les rapatriés portent souvent une honte qui ne leur appartient pas. Certains reviennent volontairement et d’autres sont expulsés. Ils reviennent sans argent, sans le succès promis, sans pouvoir démontrer que le sacrifice en valait la peine. En Gambie, atteindre l’Europe est devenu un signe de prestige et revenir peut ressembler à un échec. Ebrima connaît cette pression et c’est pourquoi elle insiste sur le fait que le retour nécessite également un accompagnement, un soutien psychosocial et de réelles opportunités de réintégration. S’il n’y a pas d’alternative, nombreux sont ceux qui réessayeront.
Pour éviter davantage de morts en mer, Ebrima soutient qu’il ne suffit pas de répéter les messages d’avertissement, il faut changer les conditions qui poussent les jeunes à monter dans les kulung – comme on appelle les cayucos en Gambie -. « Il ne s’agit pas seulement de lancer des messages généraux « ne migrez pas » ; Il s’agit de dire toute la vérité. « Pour expliquer que l’Europe ne commence pas avec un emploi sûr ou une maison, mais souvent avec un logement, des papiers en attente et des années d’incertitude », dit-il.
Son message n’est pas contre la migration, ce qu’il défend c’est que personne ne devrait être obligé de choisir entre ne pas avoir d’avenir ou risquer de mourir en mer. « La migration ne peut pas être un piège bâti sur la pauvreté et la désinformation », souligne Ebrima, qui insiste sur le fait que les jeunes doivent connaître les risques avant de donner leur vie à une mafia. « L’espoir ne repose pas sur une seule grande solution », résume-t-il. Selon lui, des changements progressifs sont nécessaires, qui impliquent une jeunesse énergique, une diaspora impliquée, des institutions qui progressent et une prise de conscience des risques de la migration irrégulière.
C’est pour cette raison qu’Ebrima parcourt la Gambie – physiquement et à travers les réseaux sociaux – avec son histoire personnelle transformée en avertissement. Et il ne parle pas seulement du danger de partir, mais de la possibilité de rester, de reconstruire, d’imaginer un avenir qui ne nous oblige pas à disparaître à l’horizon.