Sept mois après que l’Australie a interdit les réseaux sociaux aux mineurs, une étude du British Medical Journal conclut que la consommation a à peine ralenti, et a même légèrement augmenté. La loi qui allait exclure les adolescents des réseaux les a laissés là où ils étaient, même si désormais ils ont aussi l’habitude de mentir sur leur âge.
La France vient d’approuver une loi similaire, avec un argument central : « le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre », affirme Macron. Et il a raison, car outre l’immoralité du marketing avec l’esprit d’enfant, il existe une base scientifique solide pour la prévention : le cortex préfrontal, qui contrôle les impulsions (le frein), mûrit plus tard que le système de gratification immédiate (l’accélérateur). Pour cette raison, un algorithme conçu pour capter l’attention est particulièrement nocif pour un cerveau encore en développement.
Mais diagnostiquer le problème et tenter de le résoudre par une simple interdiction ne suffit pas à le résoudre. Même reconnaître la bonne intention est, au fond, le symptôme d’une profonde impuissance.
Parce que?
Premièrement, parce que l’interdiction manque de méthodes de contrôle efficaces. Ni la loi française ni la loi australienne ne garantissent une vérification fiable de l’âge : elles la délèguent aux réseaux eux-mêmes, qui ont un conflit d’intérêt évident et ne s’y conformeront probablement pas. Et d’un autre côté, les systèmes techniques utilisés sont défaillants : en Australie, de nombreux mineurs soumis au scanner facial ont réussi à se faire passer pour des adultes ; les autres utilisaient un VPN ou le compte d’un frère ou d’une sœur plus âgé.
Deuxièmement, la prohibition peut produire un effet boomerang en encourageant la transgression qu’elle vise à empêcher. C’est ce qu’anticipe la théorie de la réactance psychologique : nous avons tendance à valoriser davantage ce qui nous est interdit, et cette impulsion se déclenche à l’adolescence, lorsque la construction de l’autonomie personnelle conduit à la rébellion plus qu’à tout autre moment de la vie.
Troisièmement, la loi favorise un certain blanchiment des effets néfastes des réseaux. En excluant les plus jeunes du danger, elle peut dissimuler ce que souffrent les autres : les citoyens qui votent, qui consomment, qui perdent leurs données. Il s’agit d’une application hypocrite du protocole de « conception sécurisée » : une réparation de façade, qui coûte peu, ne nuit pas au modèle économique et ne nécessite certainement pas de repenser les algorithmes.
Mais le plus inquiétant est son effet sur les politiques publiques : de nombreux gouvernements utilisent ces interdictions comme un alibi sauvage pour le véritable crime, qui ne protège pas les adultes de l’érosion que les réseaux produisent dans leurs droits personnels et politiques. Car ce qu’il faut protéger, ce n’est pas seulement le cerveau des adolescents, mais l’ensemble du cerveau social.
Nous soutenons une entreprise qui vit en captant notre attention depuis deux décennies. Ainsi, nous avons développé un système de récompense mentale très impulsif, tandis que notre capacité à l’arrêter s’est affaiblie. Nos systèmes de réglementation sont devenus obsolètes. Collectivement, nous sommes encore dans la phase d’adolescence face à une technologie de plus en plus puissante. Par conséquent, l’interdiction ressemble à un placebo et à l’impuissance.
Ce que la gravité du moment exige, ce n’est pas une interdiction, mais une stratégie globale : développer enfin ce cerveau social mature que la numérisation et l’intelligence artificielle exigent de nous. Promouvoir la transparence des algorithmes. Promouvoir l’autonomie et la souveraineté politique des plateformes. Promouvoir la pensée critique et l’autonomisation des citoyens.
Rien de tout cela ne sera réalisé sans une architecture institutionnelle qui protège la sphère publique : des régulateurs dotés de réelles capacités, indépendants des gouvernements et des entreprises, capables d’exiger une conception authentique et sûre des produits et de mettre fin à la position dominante d’une oligarchie technologique qui a déclenché les inégalités mondiales.
En l’absence de tout cela, toute interdiction finira – comme en Australie et comme cela peut arriver en France – à n’être valable que comme un titre décoratif et comme la meilleure indication que notre système de freinage n’est pas à la hauteur de l’accélération avec laquelle nous expérimentons la technologie.