Pablo Gracia est professeur de sociologie à l’Université autonome de Barcelone et chercheur au Centre d’Estudis Demogràfics. Il est responsable – avec une douzaine de chercheurs – d’une des études de l’étude des Nations Unies sur le bonheur dans le monde, présentée ce jeudi, qui confirme un facteur clé dans l’analyse des abus des réseaux sociaux chez les mineurs : la classe sociale.
-Pourquoi cette approche a-t-elle été décidée pour enquêter sur les mineurs et les réseaux ?
-La relation entre adolescents et usage problématique des réseaux est connue dans la littérature scientifique. Ce que l’on sait moins bien, c’est comment cette association se produit dans les environnements des différents pays et, surtout, le rôle des inégalités et de la famille d’origine des adolescents pour expliquer si cette relation entre consommation problématique et détresse émotionnelle est plus ou moins forte.
-Dans votre étude, des réponses ont-elles été trouvées, existe-t-il une association positive entre l’inconfort et la classe sociale, dans cet usage problématique ?
-Nous avons trouvé des résultats, je dirais entre modestes et intermédiaires. Il existe des différences significativement robustes. Les effets sont plus clairs lorsque l’on analyse la satisfaction de vie de ces jeunes, plutôt que les plaintes ou l’inconfort psychologique. On parle de satisfaction face à la vie lorsque l’on présente aux jeunes leur classement du bonheur et de la satisfaction. En revanche, l’inconfort s’évalue avec divers problèmes du quotidien (déprime, nervosité, problèmes de sommeil…).
Les effets sont plus clairs lorsque l’on analyse la satisfaction de vie de ces jeunes, plutôt que les plaintes ou l’inconfort psychologique.
-En termes de pourcentage, de quelle différence parlons-nous entre les classes socio-économiques élevées et faibles ?
-L’association entre usages problématiques et réseaux est environ 10% plus problématique pour les classes défavorisées que pour les plus privilégiées. Cette association – usage problématique et répercussions psychologiques – existe pour tous les groupes, mais les plus défavorisés sont les plus forts. Si vous venez d’une classe supérieure avec des parents avec un niveau d’éducation élevé et que vous utilisez les réseaux de manière conflictuelle, cela aura un impact négatif sur votre bien-être, mais il sera moindre par rapport aux familles en situation de privation économique ou d’exclusion sociale.
-En quoi consiste le facteur de protection des classes les plus favorisées ?
-Il y a une inégalité qui se produit en dehors du monde en ligne, et elle a à voir avec le capital économique et culturel, le temps que vous passez avec vos enfants, ce que vous faites avec vos enfants et, d’un autre côté, la pauvreté ou la précarité vous colle à la peau, elle affecte votre humeur, vos possibilités de structurer votre temps. La pauvreté des parents affecte l’énergie dont ils disposent, la volonté qu’ils ont de passer du temps avec leurs enfants.
-Et que se passe-t-il dans le monde en ligne de ces mineurs ?
-Que les inégalités du monde des soins (hors ligne) soient transmises au monde en ligne car les parents disposant de plus de ressources sont plus susceptibles de s’impliquer davantage, d’avoir des conversations sur ce que leurs enfants font avec les écrans, de réglementer, d’appliquer la médiation parentale. Les classes défavorisées ont tendance à laisser davantage d’espace libre aux adolescents, ce qui peut être positif au début pour avoir un développement autonome, mais cela comporte une part de risque car cela peut générer des inconvénients : si vous souffrez de harcèlement ou d’addiction, vous avez tendance à utiliser les réseaux de manière plus problématique, la nuit, en dehors des heures saines et c’est un facteur de risque. Dans les familles défavorisées, c’est plus problématique si votre parent ou tuteur, qui travaille selon des horaires moins flexibles, n’est pas présent pour vous soutenir.
-L’étude a analysé 43 pays de diverses régions d’Europe et de l’Est, ainsi que le Canada, entre autres. Y a-t-il des différences entre les régions ?
-Oui, il y a des différences, pas très grandes, mais par exemple dans les pays anglo-celtiques (Royaume-Uni, Canada, Irlande) les résultats sont plus nets dans ce lien entre classe sociale. En Méditerranée, elles sont moins nettes.
-L’évolution des données après la pandémie a également été analysée. Quel résultat est obtenu ?
-Cette association entre usage problématique et inconfort s’est notamment accrue de 2018 à 2022. Et ce qui est intéressant, c’est qu’on n’a pas constaté une augmentation des inégalités, mais plutôt une augmentation pour les trois niveaux socio-économiques (faible, moyen et élevé). Pour tous les groupes, la pandémie a eu un effet sur l’association entre l’utilisation problématique des médias sociaux et la santé mentale et le bien-être.