l’échec exquis de Javier Cercas en essayant d’écrire un roman sur le 23-F

Avant le fameux lancement de « Anatomie d’un instant » (2009) et le lancement dans l’océan avec la grande autopsie littéraire du 23-F et, par extension, de la Transition, Javier Cercas était, jamais mieux dit, une mer de doutes. « Comment m’est-il venu à l’idée d’écrire une fiction sur le 23 février ? Comment m’est-il venu l’idée d’écrire un roman sur une névrose, sur la paranoïa, sur un roman collectif ? », se flagelle l’écrivain dans les premières pages d’un livre, hybride d’histoire, de mémoire et de récit, qui en Espagne était dévoré comme une chronique et en France et en Italie il était lu comme un roman. « Qui sait si à ce stade, le lieutenant-colonel Tejero ne sera pas avant tout un personnage de télévision pour beaucoup », a réfléchi Cercas en introduction au plus décisif de ses moments.

Ensuite viendraient les listes des meilleurs de l’année et le Prix National de Fiction 2010 pour sa « grande puissance littéraire » et sa « haute qualité historique » et les questions répondraient d’elles-mêmes, mais il y eut un moment où Cercas ne savait pas très bien si ce qu’il avait écrit était une « version expérimentale très rare » des « Trois Mousquetaires » ou le superbe témoignage d’un costal phénoménal. Parce qu’en effet, « Anatomie d’un instant » est né (et est mort) comme roman et est revenu à la vie comme essai « sui géneris » avec Adolfo Suárez, Manuel Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo.

Trois figures héroïques à leur manière qui, comme Cercas l’a répété à plusieurs reprises, « sont venues d’un passé erroné pour construire un avenir juste ». Les seuls qui sont restés assis sur leur siège lorsque Tejero et les putschistes ont pris d’assaut le Congrès, les armes à la main. Comment ne pas écrire sur eux et se convaincre que ce que la réalité demandait n’était pas un roman, mais autre chose ! « Incapable d’inventer ce que je sais du 23 février, en éclairant sa réalité par la fiction, je me suis résigné à le raconter. Le but des pages qui suivent est de donner une certaine dignité à cet échec », écrivait il y a 16 ans l’auteur des « Soldats de Salamine ». Avec des échecs comme celui-ci, qui a besoin de victoires ?

Abonnez-vous pour continuer la lecture