Journalisme nécessaire, par Joan Cañete Bayle

Chaque société, à chaque moment historique, possède son propre modèle de communication qui est fondamental pour comprendre son système politique et sa structure sociale. L’imprimerie a marqué la relève de la garde du Moyen Âge à l’ère moderne, jouant un rôle clé dans l’émergence de la bourgeoisie et la fin de la société à trois ordres (noble, clergé et peuple). La Révolution française se lit dans les pamphlets, pamphlets et journaux dont jacobins et girondins inondent Paris. Plus tard, le télégraphe, la radio et le rôle des journaux furent décisifs dans la révolution industrielle, dans la guerre civile aux États-Unis, dans la Première Guerre mondiale et dans l’émergence du totalitarisme : communisme, fascisme et nazisme. La démocratie libérale ne peut exister que s’il existe une opinion publique instruite et bien informée, ce qui nécessite un écosystème médiatique pluraliste, la liberté d’expression et la responsabilité éditoriale. La Seconde Guerre mondiale ne peut être comprise sans les grands médias de l’époque (presse écrite, radio, cinéma) ni la seconde moitié du XXe siècle sans la montée progressive de la domination de la télévision et de deux mots clés : divertissement et spectacle.

Chaque technologie n’a pas immédiatement remplacé le modèle précédent : de longues périodes de coexistence et de transformation ont eu lieu. Ainsi, les trente dernières années reflètent l’histoire de la coexistence et de la transformation du système d’information en vigueur après la Seconde Guerre mondiale avec l’environnement numérique. Pour la presse, la numérisation de ces trois décennies a signifié un changement radical : perte du monopole de la radiodiffusion – un oligopole dominé par plusieurs entreprises publiques et privées ; de nombreux changements dans les modèles économiques, une transformation numérique constante et la nécessité de rechercher de nouvelles façons de raconter. Tout cela au milieu de crises économiques successives et de changements sociaux et politiques dans lesquels, comme toujours, les nouvelles technologies de communication ont joué un rôle de premier plan.

La devise du récent Congrès des journalistes de Catalogne était claire : « Les journalistes sont plus que jamais nécessaires ». C’est comme ça. Le changement du modèle de communication du XXIe siècle a commencé avec un optimisme qui, vu aujourd’hui, semble naïf. On pensait que les réseaux sociaux allaient démocratiser la communication et que le journalisme citoyen s’associerait à celui des médias professionnels. En 2009, des manifestations massives ont eu lieu en Iran à la suite de l’élection présidentielle contestée au cours de laquelle Mahmoud Ahmadinejad a été déclaré vainqueur, sur fond d’allégations de fraude. Cette révolte est devenue connue sous le nom de révolution Twitter, car ce réseau social permettait d’échapper à la censure gouvernementale et les jeunes l’utilisaient pour s’organiser et témoigner de la répression. Le Printemps arabe qui a suivi a gonflé la bulle qui assimilait les réseaux sociaux à la liberté.

Cependant, les réseaux et l’intelligence artificielle apportent, comme tous les modèles précédents, une nouvelle organisation sociale qui soulève le mot « liberté » tout en déployant ses propres « fausses nouvelles » : autoritarisme, « techno-bros », post-vérité, fausses nouvelles. Le modèle de communication basé sur des sphères d’attention, des robots et la génération de contenu avec ou par l’IA érode les libertés, la sphère publique et la démocratie elle-même. La détérioration du système de communication traditionnel et celle de la démocratie libérale se nourrissent mutuellement et sont cause et conséquence l’une de l’autre. Depuis son travail, le journaliste observe avec perplexité une transformation numérique sans fin, sisysphique, dans laquelle le sommet n’est jamais atteint et la tâche ne se termine jamais. Désormais, le défi est l’IA. La devise du congrès des journalistes catalans est toujours d’actualité : le journalisme est plus que jamais nécessaire. Mais elle doit s’adapter à une société entièrement numérique qui consomme déjà principalement des informations dans des environnements numériques. Sans lecteurs, il n’y a pas de public, et sans public, il n’y a pas de fonction sociale.

Pour le journalisme, se transformer à nouveau et apprendre à raconter avec les nouvelles techniques que les jeunes et les générateurs de contenus maîtrisent si bien est un défi démocratique : si le journalisme ne parvient pas à trouver sa place dans le monde des réseaux et de l’IA, ce qui est en jeu, c’est la démocratie elle-même. La pluralité, l’éthique, la responsabilité éditoriale, la liberté d’expression et le droit à l’information dépendent de l’existence d’un journalisme compétent et compétitif dans l’environnement numérique, où se livre aujourd’hui la bataille fondamentale pour la démocratie libérale.

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